longtemps je me suis couché de bonne heure....
de bonheur ?
changement d'horaire, la nuit est longue dès le soir. alors hier soir je me suis couchée à huit heures. avant d'être trop épuisée pour, devant le lavabo, devoir choisir entre me laver les dents OU le cul... édidemment, je me suis réveillée en pleine forme à peu près toutes les heures depuis, mais rendormie très vite, le nez dans la fourrure de mélissa. là, vers deux heures et demie, bruit de chat qui gratte, dans le couloir un vomi, près du lit un pipi, il faut agir, lumière qui me réveille définitivement, et un peu dans le cirage, petit nettoyage. et puis je nourris les quatre orphelins qui ont la dalle et me grimpent avec leurs petites griffes sur les jambes nues, j'ai froid, j'hésite. un bon lait chaud, voilà ce qu'il me faut, le viatique d'enfance des nuits difficiles. polar, pantalon odlo, écharpe toute douce, pantoufles, car il fait froid la nuit. dedans. un bol, la mesure exacte du lait pour ce bol, le lait versé dans la casserole sur le campingaz, un peu de poudre de vanille, le sucre de gauchiste déjà prêt, je me roule une clope en attendant. et soudain je pense aux grandes jorasses. à ce couple coincé depuis six jours.
deux heures du matin, c'est bien les heures auxquelles il fallait se réveiller, après une courte nuit de sommeil parfois angoissé et souvent inconfortable et agité dans les refuges. couchés trop tard. pisseuse nocturne, je me suis extraite déjà deux, trois, quatre fois de mon cocon pour aller mettre mon cul dans l'air glacial, pisser en forçant, très vite. le seul refuge confortable pour le pipi nocturne, mais est-ce encore un refuge, c'est vittorio emmanuel ou quelque chose comme ça, pour faire le gran paradiso en rando. sinon, c'est galère. par contre, pour les ronflements (on respire mal en altitude, et la plupart des gens ronflent comme des camions albanais), j'avais toujours une paire de no-tone salvateurs, qui ont sauvé mes nerfs, mon sommeil, mes lectures un nombre incalculable de fois, depuis leur découverte dans une boîte plastique, bien jaunes et moches, à la migros... bénis soient les no-tone.
mais ces réveils, en pleine nuit comme cette nuit. avec la peur au ventre. il y en a qui sont déjà partis, on les a vus hier, ils préparaient l'itinéraire, vérifiaient le matosse, la jungfrau, la verte, on les regarde, on les admire, mais ils vont peut-être dévisser d'ici quelque heures. bon, nous on fait des trucs plus simples, mais à notre mesure c'est chaque fois l'everest. à part les séjours en refuge depuis lequel on partait faire un peu toutes les voies pas trop méchantes (jamais plus de 6+ en montagne), et en grimpe (donc pas de mixte), où là, c'était la jouissance de la beauté, la sérénité, sinon, que ce soit pour la rando ou l'alpinisme, je ne me suis jamais réveillée vers deux heures du matin autrement qu'avec une trouille infâme. je ne sais pas si c'était l'effet pervers du sommeil en pas assez, l'altitude, la nuit (ah, ces départs de course à la frontale...), mais ce sont des moments que je n'ai jamais regrettés. plein d'autres si, ceux-là, non.
et je pense à ce couple, un guide et sa cliente, la quarantaine, expérimentés, partis faire les grandes jorasses, je ne sais pas quelle voie, je ne sais pas où ils sont bloqués, au pied, au milieu, au sommet, en montant, en descendant, mais ça fait maintenant six jours, à -20°, dans le brouillard, la neige, le vent. bon, maintenant qu'on a les portables, tout change : il a pu avertir les secours, dire qu'ils faisaient un trou dans la neige, les sauveteurs savent où ils sont (avant...). mais je me rappelle ces jorasses tellement imposantes, hostiles, une barrière.
les conquérants de l'inutile, terray. peut-on mieux décrire en deux mots l'alpinisme ? la conquête, sur soi, sur tout, l'inutile, juste être là, y aller. ce rapport tellement extra-ordinaire avec son corps, avec sa tête, et avec un monde extérieur inhumain, mais qu'on peut apprivoiser en l'aimant et en le redoutant, obstinément et désespérément. ils sont peut-être, juste là, maintenant, en train de s'enfoncer doucement dans le sommeil de l'hypothermie, après avoir beaucoup bougé, chanté, parlé, pour ne pas s'endormir, ou à tour de rôle un instant, bouffé les dernières barres sucrées, fait le tour de la question, guetté une amélioration, vu la nuit, encore une, arriver, et être toujours là, bloqués. ces moments où on hésite entre penser que tout est entre nos mains et penser que nous sommes impuissants. il y a une décision à prendre, on la prend tout le temps, oui... non...oui...non...
les grandes jorasses. terrifiantes et belles.
9 novembre : ils sont morts. ils avaient fait le linceul...
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